
Intervention
de Jean-Yves Le Bouillonnec pour le groupe socialiste lors de la discussion
du projet de loi "rétention de sûreté"
Mardi 8 janvier 2008
Monsieur le Président,
Madame la Garde des Sceaux,
Mes chers collègues,
Les interventions
prononcées par nos deux collègues pour défendre l’exception
d’irrecevabilité et la question préalable étaient
toutes deux d’un grand intérêt, et j’espère
que nous resterons aux yeux de tous, notamment de ceux qui nous regardent
de ces tribunes, à la hauteur de pensée à laquelle elles
se sont hissées, comme le commandent notre dignité et notre
mission.
Madame la garde des sceaux, si votre texte répondait à la quarantaine
de questions posées par Serge Blisko, de façon à nous
faire franchir un pas supplémentaire dans le règlement de problèmes
que personne ne soulève, nous le voterions. Mais si ces questions ont
été posées aussi pertinemment et aussi précisément
qu’elles l’ont été, grâce à la compétence
que notre collègue a acquise dans l’exercice de sa profession,
et à laquelle je veux rendre hommage, c’est bien parce que votre
projet de loi n’y répond aucunement, quand il ne constitue pas
un recul.
Du même coup, mes chers collègues, il ne répond pas non
plus aux attentes des familles des victimes, dont nous reconnaissons tous
la légitimité. Il ne répond pas davantage aux attentes
de ceux qui attendent de la loi de nos États démocratiques qu’elle
permette au corps social de progresser chaque jour, en dépit des difficultés.
Serge Blisko a raison de dire que ce texte est inutile, dangereux, mauvais.
Il a raison de dénoncer le fait que l’État ne met pas
en œuvre jusqu’au bout tous les moyens à sa disposition
pour traiter la maladie mentale, dans notre société et dans
l’univers carcéral, se réduisant ainsi à l’impuissance
et à l’inefficacité. Il m’indiquait à l’instant
– à l’oreille, par modestie – ces chiffres incroyables
: alors qu’en 1980 la France comptait 30 000 détenus pour 120
000 personnes hospitalisées en psychiatrie, elle comptait, en 2002,
63 000 détenus pour 40 000 hospitalisés en psychiatrie. Telle
est la réalité des chiffres.
On pourra bien, mes chers collègues, se contorsionner autant qu’on
voudra dans cet hémicycle, le véritable débat est là,
et j’espère qu’il aura lieu.
La définition de la dangerosité rappelée par notre collègue
Georges Fenech est une définition théorique et doctrinale.
Mais si ! Même s’il a eu raison de la rappeler car elle est pertinente,
elle n’en reste pas moins doctrinale et théorique. Le problème
de savoir quel individu répond à cette définition reste
entier. C’est toute la question de l’examen psychiatrique : qui
entrera dans la case, qui n’y entrera pas ? Et qui en décidera
?
En un mot, le vrai problème est de savoir qui sera considéré
comme dangereux, non pas pour avoir commis tel ou tel acte – ne nous
trompons pas de débat, chers collègues –, quand bien même
s’agirait-il de l’acte le plus odieux de tous ceux que vous avez
évoqués. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit
: nous parlons de quelqu’un qui aura effectué la peine qui aura
été prononcée à son encontre au nom du corps social,
d’une vingtaine d’années de réclusion criminelle
et dont le sort, à l’issue de cette peine, dépendra du
processus que vous voulez mettre en place.
Ne nous y trompons pas : si notre but est de sanctionner une nouvelle fois
ceux qui ont déjà fait l’objet d’une sanction judiciaire,
nous commettons une infamie du point de vue du droit. Si nous cherchons en
revanche à protéger la société, commençons
par nous interroger sur la façon dont on accompagne celui qui passe
vingt-cinq ou trente ans en réclusion.
Telles sont les raisons pour lesquelles nous voterons la question préalable.
Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues,
la rétention de sûreté est une privation de liberté.
C’est donc une atteinte à un droit fondamental qui doit avoir
une cause, répondre aux critères de nécessité
et de proportionnalité, et s’exercer dans des conditions écartant
toute modalité infamante ou dégradante. Toute politique pénale
implique une réflexion sur le droit de punir, le sens de la peine,
les modalités de celles-ci et une réflexion sur les droits de
chacun à l’égard du corps social.
Et le premier
devoir de l'État, dans la conduite d’une telle politique, est
celui de vérité et du réalisme. Sa plus haute responsabilité,
c'est que cette politique n'altère jamais sans raison les libertés
individuelles.
Votre projet de loi, comme le prouve d’ailleurs la teneur de nos débats,
est inspiré par une émotion légitime, suscitée
par des drames dont personne ici ne méconnaît la gravité
et les conséquences douloureuses.
Il s'inscrit dans une surenchère répressive que la majorité
actuelle comme la précédente a instaurée comme unique
vecteur de la loi pénale. Il atteste singulièrement les limites
de cette fuite en avant reposant sur le mythe de la tolérance zéro
et du risque zéro.
D’une certaine manière, votre texte est un désaveu cinglant
à la politique menée depuis près de six ans, du tout-carcéral,
sans réelle démarche pénitentiaire et au détriment
de la véritable politique pénale que j'évoquais à
l'instant. Celle-ci devrait d’abord être fondée sur un
vrai travail de concertation et de coordination entre tous les acteurs de
la chaîne pénale, mais aussi avec tous les scientifiques et le
corps médical ; puis, sur des études préalables d'impact
et des outils fiables d'évaluation des lois votées et de leur
application ; ensuite, sur une vision réfléchie, à bonne
distance d'une opinion publique versatile – je vous rappelle à
cet égard l’affaire Outreau. Enfin, une véritable politique
pénale doit veiller au strict respect de nos principes fondamentaux
de notre droit positif, intégrant les normes internationales des États
démocratiques, principes qui, faut-il le rappeler, sont le fruit de
l'évolution d'une société civilisée, et témoignent
du progrès dans le traitement de la délinquance.
À la lumière de ces réflexions, que peut-on attendre
d'une loi élaborée dans la précipitation, dictée
par l'émotion sans aucune concertation préalable avec ceux qui
peuvent construire notre intelligence collective et qui devront l’appliquer
? Que peut-on attendre d’une nouvelle loi, alors que nous attendons
encore les décrets d'application de celles qui ont déjà
été votées ?
Comment, en effet, ignorer l'arsenal juridique déjà existant,
notamment le suivi socio-judiciaire, le bracelet électronique, la surveillance
judiciaire, autant d’outils dont la mise en œuvre parfois toute
récente, méritent à tout le moins qu'on fasse le point
sur leur efficacité et leur influence sur l'évolution des faits
de récidive.
L'indigence du secteur psychiatrique dans le monde carcéral, celle
des moyens des services d'insertion et de probation, les conditions de détention
et les conditions de travail du personnel pénitentiaire, l'insuffisance
du nombre de juges d'application des peines et de conseillers d'insertion
et de probation, c'est cela qui est d'abord le cœur du problème
de la récidive.
Pourquoi ne voulez-vous pas faire, de la longue peine, un temps utile, en
prévoyant un véritable accompagnement permettant au condamné
d'envisager sa sortie avec un vrai projet de vie et un suivi, notamment thérapeutique
?
Cette loi est donc un rendez-vous manqué alors qu’il s’agit
d’améliorer la prise en charge des délinquants, de les
aider à préparer leur sortie et donc d’éviter la
récidive.
De plus, après l’exécution d’une longue peine, fonder
l’enfermement sur l'état de dangerosité de la personne,
sans commission d'infraction, consacre une « justice » virtuelle
ou plutôt une « non-justice », à l'opposé
de nos valeurs républicaines et démocratiques et de notre tradition
juridique, où l'individu est appréhendé comme un être
en devenir quel qu'il soit et quoi qu'il ait fait.
En réalité, vous introduisez une élimination sociale.
Votre dispositif repose non sur le fait commis, mais sur le risque d'en voir
commettre un autre. Êtes-vous prêt à assumer ce bouleversement
alors même que la dangerosité est, au-delà d’une
définition théorique et doctrinale dans les domaines criminologiques
et psychiatriques, une notion encore trop subjective pour ne pas aboutir à
des décisions arbitraires ?
Votre loi procède d'un raisonnement simpliste. Elle sera inefficace
pour protéger les victimes. Et au premier acte qui nous plongera à
nouveau dans l'horreur, vos certitudes seront démenties.
Que nous proposerez-vous alors ? Quelles autres brèches dans les valeurs
qui fondent le socle de notre corps social, celles des droits de l'homme,
viendrez-vous justifier ?
Jusqu'à quels reniements, notre démocratie ira-t-elle, en prétendant
vouloir se défendre ? Votre projet de loi donne, je vous l’assure,
mes chers collègues, à ces questions une réponse des
plus préoccupantes.