
Intervention
de M. Jean-Yves Le Bouillonnec
Projet de loi de modernisation des institutions de la V° République
Mercredi 21 mai 2008
Monsieur le Président,
Madame la garde des sceaux,
Monsieur le secrétaire d’État,
Mes, chers collègues..,
proclamée par la Déclaration des droits
de l'homme et du citoyen, consacrée par la Convention européenne
des droits de l'homme, l'indépendance de la justice n'est pas une option,
c'est un devoir qui s'impose à tout constituant.
Ce devoir, nos prédécesseurs de 1946, soucieux de fonder une
justice indépendante en rupture avec les errances du passé,
l'avaient intégré en chargeant le Conseil supérieur de
la magistrature de « la discipline des magistrats, de leur indépendance
et de l'administration des tribunaux judiciaires ».
Sous la Ve République, le Président de la République,
chef de l'État, est progressivement passé du statut d'arbitre
à celui de chef de la majorité. Il conduit, de ce fait, une
politique partisane, au sens constitutionnel du terme bien sûr. Lui
confier l'indépendance de la justice, c'est prendre le risque d'avoir
une autorité judiciaire contrainte par le pouvoir politique et ses
orientations, au mépris du principe de séparation des pouvoirs
que toute société démocratique se doit de respecter.
Aujourd'hui, nous avons l'occasion de réformer la clef de voûte
du système judiciaire français qu’est le Conseil supérieur
de la magistrature. La rénovation du CSM est fondamentale pour répondre
aux attentes de nos concitoyens, qui veulent que leurs droits, leurs libertés
soient protégés par une justice impartiale, indépendante
mais responsable. Il s'agit de redonner confiance en l'institution judiciaire,
de lui offrir les moyens d’assurer sa mission constitutionnelle de gardienne
de la liberté individuelle.
Aujourd'hui, nous devons prendre nos responsabilités et répondre
à un enjeu crucial : il faut restaurer la confiance des citoyens en
leurs institutions, en garantissant notamment l'indépendance de la
justice, en la préservant de deux risques majeurs, le corporatisme
et la politisation. Ce débat institutionnel nous donne l'occasion de
poser le socle de la justice de demain.
Allons-nous choisir de rester enfermés dans une conception archaïque
de la justice ou, comme beaucoup de nos partenaires européens, allons-nous
consacrer une justice ouverte, indépendante et responsable par une
conception audacieuse et courageuse d'une justice moderne ?
Le CSM doit devenir le garant de l'indépendance de la justice. Il s'agit
d'une question essentielle, et je veux, à cet égard, formuler
une remarque préliminaire en soulignant que cette question est indissociable
du statut des juges. Au moment où la France s'apprête à
présider l'Union européenne, je tiens à rappeler que
la charte européenne sur le statut des juges stipule que « le
statut des magistrats n'est pas une fin en soi mais un moyen d'assurer aux
personnes des garanties nécessaires à l’effectivité
de la protection de leurs droits ».
Nous resterons donc vigilants lorsqu’il s’agira de modifier, par
une loi organique, l'ordonnance de 1958 relative au statut de la magistrature.
Dans le projet de loi, le Président de la République ne préside
plus le Conseil supérieur de la magistrature. Mais nous ne pouvons
accepter une présidence bicéphale du CSM, qui en affaiblirait
la cohérence, la place et les travaux.
C'est pourquoi nous vous proposons de confier cette présidence à
un des membres non magistrats élus par les deux formations réunies
en séance plénière.
Pour cela, il faudrait aussi modifier l'article 65 de la Constitution, qui
fait du Président de la République le garant de l'indépendance
de l'autorité judiciaire, assisté dans cette tâche par
le CSM. C'est dans cet esprit et par souci de cohérence que le CSM
doit assumer ce rôle.
Cela est possible à condition de redonner toute sa place au CSM. Pour
cela, il faut lui donner les moyens institutionnels, administratifs et budgétaires
d’exercer pleinement ses missions. Cette évolution est plus que
nécessaire : le CSM français est l'un de ceux qui dispose des
moyens humains et budgétaires les plus faibles par rapport à
ses homologues européens.
Il faut tout également, et c'est un préalable nécessaire
à toute réforme, rénover sa composition pour répondre
au double impératif de transparence des nominations et de pluralisme.
Or, si, dans votre projet, le Président de la République et
le garde des sceaux ne sont plus membres du Conseil supérieur de la
magistrature, le pouvoir exécutif n'en reste pas moins présent
puisque le garde des sceaux peut assister aux séances des formations
du CSM et qu’il garde la main sur la procédure de nomination.
La compétence nouvelle que vous donnez au CSM concernant la nomination
des procureurs généraux semble bien dérisoire, puisque
le présent projet propose que leur nomination lui soit soumise mais
pour un simple avis.
Certes, le parquet se trouve au point de rencontre entre la conduite de la
politique pénale par le gouvernement et l'appartenance de membres du
parquet à l'autorité judiciaire indépendante. Mais le
ministre de la justice a les moyens de mener une politique pénale efficace
et cohérente sur l'ensemble du territoire, en utilisant les instructions
générales et les directives.
Enfin, le projet de loi prévoit que les magistrats seront minoritaires
au sein du CSM. La parité en matière disciplinaire concédée
par la commission des lois n’éloigne pas tout soupçon
de reprise en main politique de la magistrature.
Ainsi le mode de nomination des personnalités extérieures, soumise
au simple avis d'une commission parlementaire ad hoc, n'offre pas les garanties
suffisantes.
Aujourd'hui, nous proposons une solution d'équilibre préconisée
dans le rapport de la commission d’enquête parlementaire Outreau,
celle de la parité.
Pour conclure, il m'apparaît que, au-delà des mots, la modernisation
de l'institution judiciaire doit prendre corps et devenir réalité.
Ne manquons pas ce rendez-vous historique : doter notre pays d' une justice
digne d'une société démocratique, qui réponde
aux attentes des justiciables, aux attentes des professionnels, et qui assure
le nécessaire équilibre des institutions. Instaurons les fondements
d'une relation de confiance et de reconnaissance mutuelle entre l'exécutif,
le législatif et le judiciaire, dont la mission est de travailler ensemble,
chacun dans leurs compétences.
Ils procèdent tous les trois du même fondement démocratique
de nos institutions et doivent agir pour l'intérêt général
et le bien de tous. Là est le défi moderne de la justice.